ZENKIOTO : Les comités de luttes étudiants des années 1960, et l’anarchisme au Japon.

A la fin des années 1960, devant la très autoritaire et toute puissante Zengakuren -organisation étudiante majoritaire-, pilotée par le Parti Communiste Japonais (PCJ), se dresse une partie des étudiant-e-s qui donnent vie à une forme organisationnelle inédite : Le Zenkioto, ou comités de lutte.

Leur révolte va se propager dans toutes les universités comme une trainée de poudre. Pour comprendre l’influence des idées et pratiques du mouvement anarchiste dans le Japon du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, rappeler son histoire est nécessaire.

Le mouvement anarchiste et ses influences au Japon sont mal connus en Europe et en particulier en France. Pourtant, tout au long du XXe siècle, l’archipel du soleil levant a été traversé par de puissants mouvements révolutionnaires dont une large partie a été très largement inspirés par les principes, les idées et les modes d’action anarchistes, lorsque beaucoup l’étaient eux/elles-mêmes .

Génèse du mouvement anarchiste japonais : la période d’avant-guerre.

Au milieux des années 20, se crée le syndicat anarchiste Zenkoku Jiren ou « Fédération Libertaire des syndicats japonais » (inspirée des principes de la Charte d’Amiens de 1906 de tendance plutôt syndicaliste, quoi que fortement marquée par le courant anarchiste communiste) qui rassemble à l’époque aux alentours de 15 000 membres, et son influence sur le mouvement révolutionnaire au Japon est alors parfaitement indéniable. Parallèlement, en 1926, se crée la « Ligue Noire de la Jeunesse » (ou Kokushoku Seinen Renmei) plus connu sous le nom de « Kokuren ».

La Kokuren, au départ, est principalement composée de jeunes anarchistes de l’Est du Japon (dans la région de Kantô notamment). Mais assez rapidement, l’influence de la Ligue grandit, s’étend à plusieurs générations dans la population, et se développe aussi géographiquement, jusque dans les colonies nippones que sont alors Taïwan et la Corée.

[Il faut savoir qu’aujourd’hui encore, il existe un mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste très influencé par cet héritage en Corée du Sud, qui a joué son rôle dans la grande grève générale de décembre 1996 à fin janvier 1997 contre l’accord structurel -nouvelle loi sur le travail imposant la rigueur- qui s’acheva dans de violents affrontements avec la police anti-émeute (venus déloger les grévistes et reprendre la rue) et qui durèrent jusqu’à ce que le projet de loi soit retiré. Ou encore dans la grève générale de 2006.]

Dans le Japon des années 20, si la Fédération syndicale («Zenkoku Jiren») est quant à elle plus orientée vers la lutte des classes, l’organisation et les préoccupations des travailleurs et travailleuses, mais aussi des paysans, la Ligue Noire (Kokuren), elle, prend le chemin de l’action directe et de la propagande par le fait : initiatives d’occupations diverses, manifestations sauvages qui débouchent sur des affrontements avec la police, et dynamitage des maisons de grands patrons. Mais loin de s’opposer stratégiquement -comme c’est encore aujourd’hui bien souvent le cas ailleurs dans le monde- ces deux structures, syndicat et organisation révolutionnaire, et leurs stratégies respectives, bien que différentes, se complètent et conservent une proximité politique forte. Nombre de syndiqué-e-s sont aussi membre de la Ligue Noire.

Néanmoins, quelques années plus tard, les idées anarchistes communistes (-ses partisans sont alors appelés « purs anarchistes »-) rentrent en contradiction avec l’anarcho-syndicalisme jugé trop borné à la seule lutte des classes (qui «doit se suffir» car théorisée comme unique moteur de l’Histoire), et qui est perçue par beaucoup d’anarchistes comme une impasse : du fait de la critique selon laquelle la lutte des classes, seule, n’amène pas la révolution (et l’abolition du capitalisme et de l’Etat) mais ne fait qu’équilibrer les rapports de classes. D’autant plus qu’au Japon à l’époque, certains rapports sociaux (comme ceux de la paysannerie pauvre – dont une partie est acquise aux idées anarchistes-communistes et forment des groupes de paysans anarchistes afin d’assurer la propagande, proches de l’idée de Bakounine des « corps francs ») relève plus du féodalisme que du capitalisme. Cette position est notamment défendue par Hatta Shûzô et Iwasa Sakutarô, deux anarchistes communistes, considérés comme principaux propagandistes et théoriciens de la Kokuren -la Ligue-.

Au delà de ces deux organisation, quelques années auparavant déjà, le mouvement anarchiste est aussi florissant. Un célèbre écrivain et journaliste, Shūsui Kōtoku, est emprisonné en 1905 pour « propagande subversive », notamment du fait de ses positions pacifistes. Il découvre Kropotkine par la lecture de “La Conquête du pain” et devient ainsi anarchiste. Plus tard, ses écrits et sa traduction du « Capital » de Marx en Japonais feront sa notoriété. A la base “socialiste utopiste”, il est encore considéré comme fondateur de l’anarchisme au Japon. A sa sortie de prison, il émigre aux états-unis pour fuir la répression. Il revient en 1906 au Japon pour continuer la lutte. Il est condamné à mort en 1910 par le gouvernement avec 25 autres anarchistes, sans preuves, pour “haute trahison” et tentative d’assassinat contre l’Empereur.

Une autre écrivaine, Ito Noe, anarchiste et féministe, écrit plusieurs articles de critique sociale, des nouvelles qui trouvent un certain écho, en plus de textes défendant la libération des femmes dans une perspective anarchiste. Ses textes sont sulfureux pour le Japon de l’époque : elle défend et pratique l’amour libre dans une société archaïque et ultra-patriarcale. Malgré son mariage arrangé par son oncle avec un certains Fukutaro, elle noue une relation amoureuse avec Sakae Osugi, un anarchiste notoire, et leur relation fait scandale. Sakae, qui est aussi marié, se fait poignardé par sa femme en 1916. L’anecdote est restée célèbre dans la culture populaire japonaise et a même été adaptée au théâtre et au cinéma. Ito Noe traduit aussi de nombreux textes internationaux en japonais, dont tout les écrits d’Emma Goldman.

En 1926, La fédération syndicale Zenkoku Jiren est alors membre de l’A.I.T (Association internationale des travailleurs). Au début de l’année 1928, des luttes intestines déchirent La Fédération syndicale, puis Ligue Noire, où les anarchistes dénoncent le réformisme et l’opportunisme de certains syndicalistes, en parallèle de la critique faite de l’anarcho-syndicalisme hégémonique et suffisant comme une impasse.

Mais nombre de militant-e-s finissent aussi, sous le coup des vagues de répression de l’Etat, par quitter les deux organisations à la fin des années 30, qui finiront de dépérir avec l’entrée en guerre du Japon et l’instauration du régime de la dictature militaire d’Hiro Hito.

Après la guerre, les organisations anarchistes sont faibles voir inexistantes. La ligue noire existe toujours, et en 1945, elle édite même pour la première fois son propre journal : Kurohata, soit «Le drapeau noir », mais elle est ultra-minoritaire. Aussi l’exemple de la fédération anarchiste japonaise, principale organisation anarchiste d’après-guerre est édifiant : son activité est quasiment nulle, beaucoup d’anarchistes n’y adhèrent pas, et elle s’auto-dissout en 1968 sous l’impulsion des vieilles querelles qui sont les mêmes que celles d’avant-guerre.

Mais les pratiques du mouvement anarchiste (auto-organisation des luttes, action directe, autonomie vis à vis des partis politiques), même si elles restent peu connues, vont perdurer et influencer durablement une partie importante des mouvements contestataires japonais, notamment chez les étudiants.

Les luttes étudiantes d’après-guerre, un foyer révolutionnaire :

Au départ, et à sa création en 1948, la Zengakuren (« zen-nihon gakusei jichikai sō rengō » ou Fédération japonaise des associations d’autogestion étudiante) se présente comme son nom l’indique, sous la forme d’une fédération autogestionnaire des étudiant-e-s dans les luttes. Bien qu’étant composée en partie de militant-e-s d’extrême gauche, de marxistes mais aussi de pas mal d’anarchistes ou de libertaires, ses statuts sont ceux d’un syndicat étudiant de masse, essentiellement réformiste. Mais durant 20 ans, son influence va grandir dans les facultés en opposition aux gouvernements droitistes (et notamment ceux du Parti Libéral Démocrate, P.L.D, constitué en autres, d’anciens criminels de guerre et de la grande bourgeoisie japonaise), à la dégradation des conditions de vie dans les universités et au travail, contre l’idéologie dominante et l’ordre moral (comme en Europe à la même période), et contre l’influence et l’occupation militaire américaine. Ses principaux motifs d’action sont d’ailleurs la lutte contre la guerre de Corée, et la révision du « Traité de sécurité » (dispositif prévoyant le maintiens des troupes et des bases américaines au Japon).

Si le manifeste de la Zengakuren exprime déjà des ambitions bien plus larges que les simples revendications étudiantes, ce sont les luttes elle-mêmes, les groupes au sein de la fédération, puis les dissidences qui vont porter les étudiant-e-s sur le terrain de la radicalité devant une organisation qui va peu à peu se bureaucratiser. Au départ, dans les années 50, Les étudiant-e-s de la Zengakuren sont au coté du mouvement ouvrier dans toutes les luttes. Les affrontements entre ses militant-e-s et la police font le quotidien des manifestations étudiantes nippones. Le 1er Mai 1952, journée internationale de la « fête des exploité-e-s », la résidence personnelle du premier ministre est massivement attaquée et des véhicules de l’armée américaine d’occupation sont brûlés.

Mais au fur et à mesure que l’organisation étudiante grandit, le Parti Communiste Japonais noyaute la fédération en y imposant ses limites. Et le militantisme de l’organisation tourne de plus en plus entre pique-niques, kermesses et actions inoffensives loin de la Zengakuren des premiers temps. Et malgré ses prétentions « autogestionnaires », la réalité est moins reluisante : les comités prétendument autogérés sont dirigés par des représentants et l’organisation est ainsi contrôlée en sous-main par des cadres du P.C.J. Nombre des membres de la Zengakuren tentent alors de dépasser le cadre hégémonique imposé par le P.C.J et l’organisation elle-même qui est devenue complètement bureaucratique et autoritaire.

A la fin des années 50, se crée la fraction dissidente « Zengakuren-Bund » (en hommage au «Bund», organisation révolutionnaire juive de Russie ayant subbie des purges staliniennes) et qui se fonde au départ sur une base internationaliste composée de divers communistes (trotskystes et maoïstes) et des auti-autoritaires et de quelques anarchistes. Au printemps 1960 culmine un immense mouvement contre le « Traité de Sécurité » et la Bund est à la pointe du mouvement. La nuit d’émeutes du 15 Juin 1960 devant le parlement fait 1 mort coté manifestants. Le premier ministre démissionne. La même année, les mineurs de la ville de Miike mènent une grève de 12 mois. Des assassinats de syndicalistes, commandités par le patronat, sont perpétrés par la mafia locale (Yakuza). Cette grève, qui sera la dernière grande grève au Japon, est aussi la dernière où les anarchistes sont notoirement impliqués (les organisations anarchistes étant peu nombreuses après-guerre, n’ayant pas survécu à la dictature).

Mais 5 ans plus tard, en 1965, l’augmentation des frais d’études et un contexte général d’appauvrissement et de dégradation des conditions d’existence au Japon, en plus d’un mouvement de fond dans la société de remise en cause des valeurs du vieux monde jette peu à peu les étudiant-e-s dans la contestation.

« Nichidai l’insurgée » : bastion de la révolte étudiante.

Face à la désormais toute puissante et autoritaire Zengakuren, dans le rôle du syndicat de masse affilié au monolithique Parti Communiste (P.C.J) de l’époque : de la scission «Bund», plus radicale, et d’étudiant-e-s désireux-ses de s’auto-organiser, vont naître le Zenkioto, des comités de lutte autonomes et autogérés fonctionnant par commissions contrôlées par la base et révocables à chaque instant. Le Zenkioto est l’anti-thèse absolue de la Zengakuren : il est une coordination des divers comités d’action et de lutte -et de ses commissions- dont chacun est autonome. Les membres y participent tous et toutes de manière égalitaire, les initiatives partent de la base et sont votées à main levée à la majorité. C’est sur la faculté de Todaï, une des plus importantes, que le premier Zenkioto va voir le jour. Mais au delà de cette configuration organisationnelle, il y a une dynamique explosive liée au contexte social général et à celui des universités pleines à craquer d’étudiant-e-s salarié-e-s pauvres et souvent obligé-e-s de travailler en plus de leurs études : dynamique pour laquelle une forme d’organisation comme le Zenkioto va jouer un rôle de catalyseur tout en étant un produit de cette révolte, à la fois contre le monde existant et les formes traditionnelles de contestation.

Mais c’est au campus de l’université de Nichidai à Tokyo que la contestation va devenir la plus radicale et la plus déterminée, autant dans les modes d’actions, dans le discours que dans la durée du mouvement. Encore une fois, comprendre le contexte social de l’université est essentiel pour saisir les raisons de la situation : c’est là que l’antagonisme va être le plus manifeste et le plus massif dès le début. En effet, Nichidai est différente des autres universités, sous plusieurs aspects importants. On a souvent entendu dire dans les récents mouvements étudiants en France que « la faculté n’était pas un lieu de production économique ». Il y a 50 ans déjà, Nichidai est là pour prouver le contraire : c’est une véritable usine à fabriquer des prolétaires. Si dans l’absolu, les étudiant-e-s ne représentent pas une classe sociale à part entière, ceux et celles de Nichidai sont, dans leur immense majorité, des enfants d’ouvrier-e-s, de salarié-e-s de la ville et de paysan-e-s : bref, des prolos. L’université de Nichidai comprend plus de 100.000 étudiant-e-s. Le pays est en pleine restructuration économique, et s’apprête à devenir ce que sont encore aujourd’hui les économies des « pays du G8 » : des économies tertiaires avec une dominante salariale employée dans les services, et l’administration. Nichidai n’a pas été conçue pour reproduire les élites du pouvoir -comme c’est le cas pour d’autres universités ou écoles-, mais au contraire donc, principalement pour fournir à l’économie japonaise un prolétariat en col blanc, un salariat de bureaux, et du personnel technique. Et l’université elle-même est une énorme machine à faire de l’argent comprenant 11 départements avec chacun quatre filiales universitaires, 25 instituts de recherche, et plus de 30 écoles secondaires ainsi que des écoles de formation et de nombreux cours éparpillés dans tout le pays.

Pour couronner le tout : Nichidai est une université très à droite. Le président de l’université, Furuta Jujuro, est connu comme un droitiste réprimant impitoyablement et systématiquement toute activité étudiante spontanée. Avant cette période contestataire, il n’y a pas d’association étudiante indépendante, pas de liberté d’expression et de parole à l’intérieur du campus. Un ordre des plus stricts règne que ni professeur-e-s ni étudiant-e-s ne se risquent alors à remettre en cause. La bureaucratie universitaire recrute et embauche une petite armée privée de vigiles issus de clubs de sports de droite, ou carrément de groupes fascistes qui appliquent les directives de Furuta en matant par la force toute « dissidence ». Les étudiant-e-s comparent fréquemment, à juste titre, l’université à un immense camps de concentration.

Et c’est précisément dans ce climat étouffant que la révolte étudiante va être des plus explosives. C’est une affaire de corruption qui joue alors le rôle de détonateur.

En 1968, un détournement de fond opérée par les autorités universitaires, à hauteur de 34 milliards de Yens (soit environ l’équivalent de plus 16 millons d’euros actuels) est révélée par l’administration fiscale. Pendant l’enquête fiscale, le comptable disparaît, et un greffier se suicide.

Poussés par la colère, et convaincus qu’il s’agit de « la goutte d’eau dans le lac de rage », du fait aussi du prix exorbitant des frais d’inscriptions et d’études, une poignée d’étudiant-e-s commence à s’organiser secrètement. Durant la nuit, ils collent des affiches murales et inscrivent des slogans sur les murs. Les discussions sur le sujet envahissent les salles de cours : initier des actions de contestation dans un environnement sous contrôle fascisant était simplement inimaginable, mais ça s’est produit. Ce sont les étudiant-e-s du département d’économie qui débrayent en premier. Les classes sortent de cours, publient et affichent des déclarations demandant des éclaircissements sur les malversations et la liberté sur le campus. Le département des sciences humaines leur emboîtent le pas. Un premier rassemblement à lieu avec 300 personnes le 21 Mai 1968. Le 25 Mai, ce sont 2000 étudiant-e-s, rejoints par ceux et celles d’autres départements qui se rassemblent sur le campus de Tokyo Kanda pour organiser la première manifestation de rue avec les étudiants de Nichidai. Finalement, la manifestation part avec 3000 personnes. C’est un petit événement, mais qui a valeur insurrectionnelle dans le fait d’avoir marché plus de 200 mètres à plusieurs milliers en surmontant la peur de la terreur fasciste sur le campus. Les autorités universitaires répondent en leur fermant le campus et en envoyant les vigiles privés armés de sabres pour les attaquer. Mais la contestation fait boule de neige, et les foules s’amassent semaine après semaine.

C’est là que des comités d’actions (« Kyôto Kaigi ») -qui vont ensuite se fédérer dans le Zenkioto (qui signifie « Tout les comités d’actions universitaires »)- font leur apparition et se montent par niveaux (étudiants, salariés, chercheurs, etc…) et par départements (sciences humaines, médecine, économie, etc…).

Sont revendiqués en bloc : la démission de la direction, la divulgation des comptes de l’université, la liberté de réunion et de rassemblement, l’abolition de la censure des publications sur le campus, et le retrait des sanctions et mesures disciplinaires contre les étudiant-e-s activistes. Le minimum en somme. Au départ, le Zenkioto est plutôt « modéré » et réclame même une négociation. Mais l’autisme de Furuta, les nombreuses attaques de fascistes et de vigiles à sa bote (qui sont en tout près d’un millier – pour donner une idée de leur « force de frappe ») vont participer à radicaliser le Zenkioto de Nichidai et bien d’autres étudiant-e-s.

A ce sujet, le 2 juin 1968 connaît un tournant : les étudiant-e-s se rassemblent devant le siège de l’université de Kanda pour protester. Là, des groupes fascistes organisés en unités de combat tendent une embuscade aux étudiant-e-s. Mais ce jour là, il y a plus de manifestant-e-s, et ils et elles réussissent à déborder les fascistes qui se prennent une douche de pavés, de projectiles et de bouteilles qui sont jetés à la fois depuis la manifestation et depuis les fenêtres des locaux universitaires. Le 11 Juin, un nouveau rassemblement a lieu à l’intérieur même du campus de Nichidai, où les groupes factieux, cette fois-ci rejoint massivement par les vigiles et même des employés de l’université les attendent et les attaquent violemment. Les étudiant-e-s se font piétiner, matraquer, frapper au sol, saigner : 200 personnes sont blessées. La police anti-émeute arrive sur les lieux pour intervenir. Les manifestant-e-s les accueille naïvement, pensant que les flics vont les protéger des fascistes et c’est bien sur exactement l’inverse qui se produit : les anti-émeutes s’associent aux fascistes et aux vigiles pour rosser la manifestation. Cet épisode ouvre les yeux à beaucoup de gens sur le campus, qui y voient la collusion désormais évidente entre le pouvoir Etat, les groupes fascistes et l’administration de Furuta.

A la même époque, la Zengakuren pro-PCJ collabore désormais avec l’administration de la faculté pour « empêcher la destruction de la fac par les gauchistes ».

Les étudiant-e-s enragé-e-s se mettent à occuper les bâtiments universitaires les uns après les autres, département après département. Toutes les entrées et les portes sont barricadées. L’occupation étant permanente, beaucoup commencent à vivre sur place, et c’est une véritable communauté qui se créée dans la lutte, dans la défense des occupations, et le développement de nouvelles façons de penser. Le campus est occupé tout l’été. La lutte à Nichidai aboutit à une réunion de négociation qui se tient le 30 Septembre 1968, dans un énorme auditorium anciennement utilisé par les sumotori. Le hall de quatre étages est envahi par 35.000 étudiant-e-s, dont le poids menace l’ancien bâtiment de s’effondrer. Furuta et les autres dirigeants universitaires ne se présentent pas devant la foule en colère. L’ambiance est électrique dans le hall : les premiers rangs sont occupés par 800 petits soldats de Furuta, qui éructent et menacent les membres du Zenkioto aux cris de « Détruisons le Zenkioto ». Du fait de sa présence massive et d’une supériorité numérique écrasante, le Zenkioto peut facilement faire taire les gardes, mais ses membres préfèrent tenter patiemment de les rallier à leur cause en leur parlant.

Devant l’échec des tentatives d’intimidations fascistes pour saboter le rassemblement, Furuta et ses sbires finissent par se présenter. Furuta, sentant la pression monter, fait des excuses publiques pour ne s’être pas présenté plus tôt. Mais il tempère en sa faveur, en expliquant que l’autorisation du rassemblement et sa présence sont un geste de bonne volonté de la part de l’université. Mais les étudiant-e-s ont perdu patience. Akita Meidai, délégué et figure importante du Zenkioto, rappelle les revendications votées par les étudiant-e-s, après quoi d’autres étudiant-e-s prennent la parole, en essayant de persuader Furuta. La séance dure plus de 12 heures, jusqu’à trois heures du matin. Accablé par les étudiant-e-s et ayant épuisé tout ses subterfuges, Furuta et les autres finissent par signer un accord acceptant toutes les revendications du Zenkioto. La lutte de Nichidai semble prendre fin.

Mais le lendemain, le Premier ministre Sato lui-même intervient à l’université. Il déclare que l’accord n’était pas valable et ne s’appliquera pas à Nichidai parce qu’il a été signé sous la contrainte, sous la menace de la «violence de masse». La direction de l’administration se dédouane immédiatement de tout les engagements qu’elle avait faite, et revient ainsi sur sa promesse de démissionner en bloc. L’accord, signé solennellement par tous les administrateurs, est déclarée nulle et non avenue. Quatre jours plus tard, la police délivre des mandats d’arrêt pour Akita Meidai et sept autres membres du Zenkioto, qui rentrent ainsi dans la clandestinité, même si cette tentative de « décapiter » le Zenkioto échoue du fait que ses principaux membres ou délégués les plus connus, même lorsqu’ils sont vus comme des leaders, n’y détiennent aucun pouvoir particulier.

Quelques temps plus tard, des révélations sont faites sur un des groupes fascistes engagés dans les violences à Nichidai. Il s’agit du Kai Nippon (Association Japon) dont le présidents n’est autre que… Furuta lui même. Les membres de Nippon Kai sont mêlés à des affaires en tout genre et liés à des grandes entreprises privées pour lesquels ils font la sécurité, des grands magnats de la politique, tels que le président Keidanren Kogoro Uemura, ou encore les anciens premiers ministres Tanaka Kakuei et Fukuda Takeo, et le ministre des transports (et futur premier ministre) Yasuhiro Nakasone. Par ailleurs, les nervis envoyés à Nichidai pour terroriser les étudiant-e-s contestataires et le Zenkioto, sont liés à 12 organisations fascistes différentes et aux Yakuza (la mafia japonaise). Et ces organisations fascistes ont toutes des liens étroits avec les grandes entreprises et le « Parti libéral-démocrate » alors au pouvoir.

Le Zenkioto de Nichidai n’a pas seulement défié la tutelle fasciste sur l’université, mais cette structure entière de la société japonaise, dans laquelle les frontières sont floues et qui cache un véritable monde souterrain, ou se mêlent de manière non fortuite organisations fascistes, grandes entreprises, administrations universitaires, dirigeants politiques et parti du pouvoir. Cette structure d’Etat, généralement cachée à la vue du public, dévoile ses mécanismes intégrés de violence ouverte lorsque le soulèvement étudiant met en danger ses intérêts.

Le comportement perfide des membres de la direction de l’administration de Nichidai, avec la complicité de l’Etat, est une révélation traumatisante pour les étudiant-e-s, qui réalisent alors qu’ils et elles ne se battaient pas simplement contre la direction de l’université corrompue et arrogante, mais contre le pouvoir d’Etat lui-même, qui était basé sur le type de contrôle qui sévissait à Nichidai. C’est pourquoi le Zenkioto de Nichidai a défini sa lutte comme étant révolutionnaire. Un de ses membres affirma :

« Celà signifie que la moindre modification dans le fonctionnement de Nichidai implique de changer entièrement la structure de la société japonaise. Ce réveil a radicalisé les masses d’étudiant-e-s de Nichidai ». Un militant qui était parmi les étudiant-e-s inorganisé-e-s au début, expliqua quelques mois plus tard: «Notre lutte est menée précisément dans une université dont l’exemple devait servir à la classe dirigeante pour remodeler l’ensemble des universités à son image. Notre combat n’était donc pas seulement opposé à la modernisation de Nichidai et sa mise aux normes économiques du 20ème siècle. Notre tâche est en fin de compte la plus avancé de la société contemporaine »

Pourquoi ? Parce Nichidai, malgré ses pratiques autoritaires archaïques, a été un instrument intégré dans la version la plus moderne de la société capitaliste de l’époque. Il ajoute :

« Nous sommes entrés dans cette université pour apprendre la vérité […] mais l’université a refusé de nous traiter comme des êtres humains. Au lieu de cela, on a essayé de nous transformer en marchandises à fourguer à la société bourgeoise. Notre révolte est une révolte contre tout cela. Ce n’est pas seulement contre les Furuta et la corruption universitaire, mais contre les fonctions déshumanisantes qui nous ont été imposées par la société capitaliste à l’université.»

Les barricades sont restées un symbole de Nichidai. A l’intérieur, des communes étudiantes parfaitement organisées ont été mises en place, des règles établies par les occupant-e-s eux/elles-mêmes, des comités organisés pour les différentes fonctions et tâches, des discussions politiques et activités culturelles organisées en permanence, des cocktails Molotov et d’autres armes occasionnelles prêtes à parer les attaques fascistes et de la police. Les étudiant-e-s ont ainsi commencé à transformer leur université en autre chose : en organisant des contre-conférences avec des invités de l’extérieur, et des films projetés. Un étudiant se souvient: «Nous avions des conférences quotidiennes. Nous avons écouté des débats de premier ordre, parlé de choses dont nous n’avions jamais entendu parler avant, et j’ai vu tant de films. Ironiquement, nous nous sommes senti biens, et avons commencé à apprécier la vie universitaire pour la première fois. Les étudiant-e-s qui avaient été si nombreux à rester isolés dans les banalités et l’ennui du quotidien ont fusionné ensemble dans la commune, où tout le monde était camarades. Des milliers de gens vivaient dans ces communes. Malgré la peur constante des attaques fascistes, les occupant-e-s ont estimé qu’ils et elles avaient fini par devenir eux/elles-mêmes, libres et fiers. Ce fut une révolution culturelle, et surtout une révolution sociale, car nous avions compris que par la lutte, les relations sociales dans la vie quotidienne pouvaient changer. Les étudiant-e-s se sont identifié-e-s à la barricade, qui est devenue le symbole de leur nouvelle identité. »

La lutte du Zenkioto de Nichidai gagne un large soutien populaire. Contrairement à d’autres révoltes étudiantes dans le monde, la composition sociale des étudiant-e-s japonais n’était donc pas du tout celle de la petite bourgeoisie ou des élites, et la question de la position de classe ne se posait même pas. Même des années après, les diplômés de Nichidai sont partout, et beaucoup connaissaient le Zenkioto. Akita Meidai, figure de proue du Zenkioto de Nichidai, est resté une personnalité extrêmement populaire. Vers la fin 1968, les quartiers des campus de Nichidai, Kanda et Todai sont devenus le théâtre d’affrontements violents et réguliers entre les étudiant-e-s et la police.

En octobre 1968, l’insurrection étudiante est à son comble, c’est l’« assaut de Tokyo ». Toujours en lutte contre le « traité de sécurité », suite à une manifestation, ouvrier-e-s et étudiant-e-s mettent à sac la gare de Shinjuku pour bloquer les trains alimentant les bases américaines au Japon en carburant. Le Parlement, l’ambassade américaine et le siège de la police sont également attaqués pendant trois jours.

La tour Yasuda de l’université de Todai, occupée depuis des mois, devient aussi un bastion symbolique de la contestation révolutionnaire.

Le mois de janvier 1969 va devenir le « Mai 68 » japonais, point culminant des affrontements et du désordre révolutionnaire dans le Japon de l’époque.
Le 19 janvier 1969, la télévision diffuse en direct les images de l’assaut donné par la police sur l’université de Todai transformée en véritable forteresse par ses occupant-e-s. 8000 policiers s’affrontent avec les étudiant-e-s barricadé-e-s qui répondent par des jets de bouteilles d’acide, des cocktais molotovs et des chants révolutionnaires. Après trois jours d’affrontements, la tour Yasuda, dernier camp retranché de l’université de Todai, est évacuée par la police.

Si le mouvement de contestation se poursuit durant l’année 1969, et s’étend à d’autres facultés, il ira à partir de la fin janvier en déclinant progressivement.

L’insurrection étudiante prend fin.

L’anarchisme au Japon aujourd’hui.

Si il n’existe plus de mouvement anarchiste structuré au Japon, à part quelques petites organisations et bastions anarcho-syndicalistes comme en Corée du Sud, depuis quelques années, au sein des mouvements contre la guerre, dans les luttes, dans l’activisme écologiste et anti-nucléaire, plusieurs activités anarchistes ou d’inspiration ont fait à nouveau leur apparition. Depuis quelques années en effet, un « Indymedia japan » est régulièrement mis à jour avec des textes en japonais et en anglais, des rendez-vous et des appels à rassemblements.

Yoshihiko Ikegami est connu comme rédacteur du journal « Pensée Moderne » (Gendai Shisô), et a écrit plusieurs articles pour le journal en ligne « Japan Fissures in the planetary apparatus » ou « J-fissures », de tendance écologiste et anti-autoritaire, qui vise à recueillir des textes japonais (régulièrement traduits en anglais) et internationaux de critique sociale, critiquant l’idée de « catastrophe naturelle » en général et relayant des textes sur les luttes contre l’Etat et le capitalisme.

A Tokyo, quelques petites librairies anarchistes ont ouvert, dont « Ma Su Sha » qui diffuse des livres et des brochures anarchistes. Mais aussi la librairie «l’Asile à rythme irrégulier» tenue Keisuke Narita, un infokiosque autogéré particulièrement impliqué dans la lutte antinucléaire et qui offre un large choix de brochures et de livres sur la culture D.I.Y et l’anarchisme, le lieu étant aussi ouvert pour organiser rencontres, débats, concerts et même rassemblements. En effet, quelques semaines après l’incident de Fukushima, ce sont les gens de l’infokiosque et le collectif « la révolte des amateurs » qui sont à l’origine du premier grand rassemblement anti-nucléaire à Tokyo. Ils ont ouvert un site d’information sur Fukushima qui a été visité plus de 15000 fois le 10 avril 2011, jour de la manifestation.

A plusieurs reprises, des occupations de rue festives contre la pollution ont été initiées à Tokyo depuis quelques années sur le modèle des « reclaim the street » des anarchistes anglais, et dans les récentes manifestations contre le nucléaire à Tokyo suite à la catastrophe de Fukushima, notamment celle du 11 Juin 2011, quelques drapeaux rouges et noirs flottaient dans le rassemblement.

Le Cri Du Dodo

Sources :

Anarchism in Japan, sur libcom.org (en anglais)
East Asian Insurrections, récits sur le Zenkioto, sur Eroseffect.com (en anglais)
“Irregular Rythm Asylum”, infokiosque de Tokyo (en japonais et en anglais)
“Fissure in the planetary apparatus”, journal en ligne (en japonais et anglais)
“Radioactivists” sur le mouvement anti-nucléaire au Japon (en anglais).
“Janvier 1969 : Le Mai 68 Japonais” article de l’A.L de Mars 2009.
Indymedia Japan – Indymedia Japon

Films japonais à voir de la même periode :

– “Eros plus massacre” de Yoshishige Yoshida (1969)
sur la vie de Sakae Osugi, anarchiste japonais.
– “Coup d’Etat” de Yoshishige Yoshiga (1974)
– “La pendaison”, contre la peine de mort, de Nagisa Oshima (1968)
– “Journal d’un voleur de Shinjuku”, de Nagisa Oshima (1969)
– “Jetons les livres, sortons dans la rue” de Shuji Terayama (1971)

Les films de Koji Wakamatsu et notamment :

– “La vierge violente” (1969)
– “Armée Rouge – FLP – Déclaration de guerre mondiale” (1971)
– “United Red Army” (2009)

 

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